LES ANNEES 30

L’Ukraine dans les années 30 et Staline

 

Pourquoi des régions de la République socialiste soviétique d’Ukraine ont-elles perdu jusqu’au quart de leur population alors que le pays exportait des tonnes de denrées agricoles ?

Il s’agissait pour Staline de faire de l’Ukraine une « forteresse », une république soviétique « idéale » face à l’Occident, mais aussi de forger un « homme nouveau », en dépit des aspirations de sa population.

Les raisons

Le premier plan quinquennal, mis en place en 1928 par Staline, propose un plan d’industrialisation de l’URSS. Pour cela il faut des ressources. Elles proviendront de l’agriculture est l’Ukraine est une terre agricole riche. Staline impose donc la collectivisation pour moderniser l’agriculture en créant  de gigantesques parcelles pouvant être exploitées par des équipements modernes, comme le tracteur américain Ford, l’un de ces grands symboles.

L’objectif du régime bolchévique est double :

Les produits de la réquisition sont vendus à l’étranger et les devises reçues permettent d’acheter l’équipement  et le savoir-faire nécessaire à l’industrialisation.

Les méthodes

Détruire la paysannerie

En Ukraine, en novembre 1929, le Comité Central décide d’accélérer la collectivisation en créant des fermes collectives, les Kolkhozes.  Les parcelles individuelles doivent totalement disparaître. Or 80% des ukrainiens sont des paysans. Les paysans en Ukraine ne connaissent pas la collectivité. Ils sont de très bons cultivateurs, qui apprécient de travailler librement sur leurs terres. Le processus de collectivisation en tant que tel, est extrêmement douloureux pour eux.

En 1930, Staline commence par la dékoulakisation, c’est-à-dire qu’un certain nombre d’exploitations sont détruites par l’Etat, et les paysans sont envoyés au-delà de l’Oural. En fait, ils sont déportés. Les paysans, bien évidemment, ont peur de la déportation et ils s’inscrivent dans les kolkhozes. Mais lorsqu’ils voient qu’on leur prend leur vache, leur chèvre, ils se soulèvent comme un seul homme, sans aucune organisation. En février, mars, avril 1930 toute l’Ukraine rurale est soulevée.

Au cours de l’affrontement de 1929-1931 en Ukraine, et en particulier en Podolie, a lieu une véritable guerre des paysans contre le pouvoir bolchévique.  Pris de peur, Staline change alors de méthode. Il écrase les paysans individuels sous des impôts colossaux. Et ceux qui sont inscrits dans les kolkhozes, eux, sont exemptés de l’impôt. Par ce choix, les impôts ou l’exemption, les paysans sont contraints d’aller au kolkhoze.

Le paysan écrasé par les taxes, dépossédé de ses biens et de sa terre, se retrouve démuni et appauvri. Selon les espérances du pouvoir, il doit alors entrer plus docilement dans une exploitation collective. Certains paysans font alors le choix d’intégrer les brigades d’activistes et se mettent à persécuter les autres agriculteurs. De cette manière, le pouvoir bolchévique obtient une stratification du village basée sur la peur de la répression. L’affrontement se durcit, et depuis novembre 1930 le pouvoir a l’autorisation de retirer les produits alimentaires pour la non-exécution des plans de collecte de blé.

En 1931 on crée l’état-major pan-ukrainien des brigades de « buksyr». Chaque village a sa brigade auxquelles sont ajoutés les responsables du parti, et les activistes du village et on commence à prélever de manière massive les vivres de la population des campagnes ukrainiennes.

Eliminer l’intelligentsia

Le régime soviétique a d’abord créé l’Ukraine comme une Ukraine soviétique indépendante, indépendante bien évidemment de manière fictive, en tant que république de l’URSS. Dans un premier temps il proclame l’ukrainisation. Il s’agit de se donner les moyens de convaincre le paysan ukrainien en parlant sa langue. Les écrivains sont alors enthousiastes, convaincus que le parti va s’occuper de la langue ukrainienne.

Mais parce que l’Ukraine a d’importants droits en tant qu’Etat, elle devient extrêmement dangereuse pour le pouvoir central de Moscou. Parce que c’est une grande république, par son potentiel économique et humain, elle égale toutes les autres républiques nationales prises ensemble. En outre, elle est à la frontière de l’Europe. C’est pourquoi le désir au sein de l’Ukraine de se séparer de Moscou est très dangereux pour le parti communiste. Dès lors, les répressions, orientées contre l’Ukraine sont très dures.

L’Ukraine est frappée à sa tête, c’est-à-dire qu’on frappe son intelligentsia, afin d’anéantir son élite nationale. Le pouvoir veut créer sa propre intelligentsia, ouvrière et paysanne, qui sera élevée dans l’esprit soviétique. En 1930, Staline en personne invente le grand procès de SVU, l’Union de Libération de l’Ukraine. C’est est un échec cuisant. On met en prison environ 600 représentants de la meilleure intelligentsia, mais on ne réussit pas à les condamner à mort… On leur donnera ces peines de mort dix ans plus tard. Tous ceux qui ont organisé ce procès, les procureurs, les dirigeants du procès, les juges, tous seront fusillés en 1937.

Anéantir l’église

L’attaque contre l’église ukrainienne fait partie de l’attaque menée contre l’élite ukrainienne. Car l’église ukrainienne influence de manière importante l’esprit des paysans et de l’intelligentsia.

Dans les années 30 l’église ukrainienne est une église autocéphale, nationale. Elle sera presque entièrement détruite. Les églises sont démolies, leurs cloches enlevées et envoyées pour être refondues et en faire des machines-outils pour l’industrie.

Les bâtisses elles-mêmes deviennent  des clubs, des  dépôts. En  32-33, par exemple, on décharge dans ces dépôts le blé réquisitionné aux paysans avant qu’il soit exporté.

Instaurer la peur

La peur est inculquée  aux gens, rester ukrainien  c’et ne pas pouvoir survivre dans ce pays. La pression sur la population est si forte, qu’elle est contrainte d’abandonner son identité ukrainienne.

Seulement une minorité des Ukrainiens réussit à s’opposer à cette pression, à garder la langue ukrainienne  dans sa vie quotidienne. La plupart de la population accepte  l’idée du pouvoir bolchevique : construire un « peuple soviétique »  en s’appuyant sur les  seules langue et culture russes.

Affamer le peuple

L’année 1932 s’avère cruciale. La famine en URSS est partout, aussi bien en Russie qu’au Kazakhstan, à l’Altaï, en Ukraine, en Biélorussie. Elle s’explique par une très grave crise économique.

Jusqu’à la fin de l’année 32, la famine en Ukraine est la même que dans d’autres régions, ce n’est pas encore le Holodomor. Mais à partir d’octobre 32, les événements en Ukraine prennent un chemin différent de celui des autres régions de l’Union Soviétique.

Staline envoie deux  commissions : l’une sous la direction de Molotov en Ukraine et l’autre sous la direction de Kaganovitch au Kouban. Ces commissions en Ukraine et au Kouban,  prennent des mesures spéciales. C’est à partir de ce moment-là, que  les gens commencent à mourir de faim massivement. C’est ainsi que débute le génocide.

Une lettre de Staline écrite à Kaganovitch  le 11 août 1932  permet de comprendre la série de loi qui va suivre pendant  cet automne. Ce document, découvert par Oleg Klevnyuk est publié en Russie pour la première fois en 2000. Staline y écrit :

« Si nous ne nous mettons pas à corriger la situation en Ukraine, nous pouvons perdre l’Ukraine…. Il faut se poser pour but, au plus court terme, de transformer l’Ukraine en une vrai forteresse de l’URSS, en une vrai république exemplaire. Ne pas ménager d’argent pour cela. »

Pourquoi perdre l’Ukraine ? Parce qu’au moment où sont décidées, en juillet 1932, ces livraisons obligatoires de céréales par Moscou, les responsables du parti ukrainiens se rendent compte que remplir le plan équivaut à condamner les paysans à la famine. Parce que la situation est déjà très dégradée. Pour la première fois dans l’histoire du parti il y a une opposition massive de la part des cadres et des dirigeants à ces plans de livraison obligatoires.

Staline dépêche Molotov et Kaganovitch qui, par des mesures d’intimidation arrivent à faire accepter le plan de livraison de près de 6 millions de tonnes de céréales pour l’année 32.

Staline craint la conjonction de l’opposition paysanne et d’une opposition au sein même du parti ukrainien et la question de l’Ukraine devient alors obsessionnelle.

Le Comité Central Exécutif de l’URSS promulgue un arrêté le 7 août 1932, c’est la loi dite des cinq épis. Elle s’applique sur l’ensemble du territoire soviétique pour toute personne qui se rend coupable de dilapidation de la propriété socialiste. Cette loi permet de condamner à 10 ans de camp ou à la peine de mort toute personne arrêtée pour avoir ramassée dans les champs quelques épis de blé ou de seigle. Ainsi, 25 000 personnes seront condamnées de juin 1932 à décembre 1933, dont 5 400 à la peine capitale.

Dans les villages, on n’a plus la force d’enterrer les morts au cimetière. On creuse des trous et on y jette pêle-mêle les cadavres.

Le génocide

La collectivisation est officiellement terminée depuis la fin de l’année 1931. Mais les lois confirment que l’on veut aller plus loin que la collectivisation. C’est en pleine connaissance de cause que ces lois sont votées.

Staline parfait son plan de destruction avec la confiscation brutale, par les brigades de l’ensemble des produits alimen­taires des foyers paysans et le blocus total des villages ukrainiens affamés, transformés en mouroirs et surveillés par des gardes armés.

D’autres mesures sont prises pour que les paysans ne puissent pas en réchapper : la loi d’août 1932 « sur la protection de la propriété socialiste », surnommée la « loi des cinq épis », permet de déporter, voire de condamner à mort, toute personne qui aurait commis un vol dans les champs. Juges et procureurs obtempèrent sous la menace ; les condamnations pleuvent.

En janvier 1933 sur décision de Staline, un arrêté est promulgué : il s’agit du blocus par les troupes du NKVD, des villages de la liste noire, et,  des frontières de l’Ukraine soviétique et du Kouban. Le NKVD met des barrages sur tous les chemins de terre et autour des stations de chemin de fer. La vente de titres de transport est interdite aux paysans. 250 000 personnes sont arrêtées et ramenées dans les villages durant le seul mois qui suit cette mesure de Staline.

Ceci prouve que c’était prémédité, que ces faits sont exécutés sciemment pour prendre aux gens toute la nourriture qu’ils possèdent,  pour qu’ils meurent de faim. L’état ne prête aucune attention à la famine. Il serait possible de prendre le blé mis de côté dans les réserves et de ne pas le vendre.

La grande terreur

La famine terminée, il faut éliminer les artisans et les témoins  de cette tragédie : les politiques ukrainiens, les derniers intellectuels sont tous fusillés suite à de grands procès mis en scène dans l’opéra de Kharkiv en 1934.

Les premiers paysans et intellectuels exilés commencent à revenir chez eux. Ils seront condamnés lors de simulacres de procès puis fusillés dès 1934.

Simultanément aux répressions, démarre une campagne contre les dirigeants  du village et contre les communistes. Le GPU  invente des affaires politiques disant qu’il y a des plans communs avec Pilsudski  pour se séparer de l’URSS, incriminant des organisations clandestines qui n’existent pas… Il crée ainsi une atmosphère de terreur politique, sur un fond de famine, de perquisitions et d’amendes.

La vague de terreur touche toute l’URSS.

A partir de 1936, le NKVD aménage des lieux de fusillades aux faubourgs des villes. Chaque région a un quota à respecter de personnes à fusiller ou à envoyer aux camps correctionnels de travail.

Ces procès vont servir de test pour ceux de la grande purge dans toute l’Union soviétique en 36-38.

 

Une omerta mondiale

Le Holodomor est nié par les autorités soviétiques qui veulent absolument éviter que l’on apporte de l’aide aux populations ukrainiennes affamées. Aucun journaliste ne peut circuler en Ukraine, certains le feront fait au péril de leur vie.

Il y a beaucoup de documents dans divers pays, qui démontrent que l’Ukraine souffre d’une effroyable famine. Mais les gouvernements ni prêtent pas attention. La peur d’Hitler et grande et toute la communauté européenne pense que Staline est une planche de salut contre lui.

En 1933, au point culminant de la famine, les USA reconnaissent l’URSS. Et en 1934 l’URSS intègre la Ligue des Nations, alors même que l’Allemagne et l’Italie ont été exclues. En somme ce sont les bouleversements de la géopolitique mondiale de l’époque qui ont conduit les occidentaux à fermer les yeux sur les évènements en Ukraine.

De plus, un grand nombre de représentants et de responsables de pays étrangers sont satisfaits de la politique économique de Staline, en particulier des exportations de l’Etat bolchévique à très bon marché.

Réciproquement l’URSS qui veut  s’industrialiser représente un vaste marché potentiel pour les occidentaux.  De plus une sympathie de certains intellectuels ou hommes politiques  existent à l’égard du régime soviétique.

Ainsi s’achève à l’aube de la deuxième guerre mondiale le plan d’anéantissement du peuple ukrainien par Staline.