TRAITEMENT

Un rythme soutenu par une  alternance de séquences de reportages, d’images d’archives et de graphismes tout en gardant l’équilibre entre l’ombre et la lumière, la dureté et l’espoir, l’anecdote et le savoir.

Les images

L’approche artistique du traitement de l’image est à la fois inspirée de la peinture ukrainienne et ses touches de lumière mais également de l’originalité moderne des films de Youri Illienko (1936-2010) et Sergueï Paradjanov (1924-1990). La réalisatrice aime travailler l’image en touches de lumière comme un peintre.

Une grande partie des séquences filmées se déroulent à la campagne. Les villages, quasi à l’abandon, ont peu changé depuis les années 30. Les portes grincent, le vent glacial souffle, les carreaux des vitres sont cassés, la terre craquelle sous la chaleur, les blés dansent dans le ciel bleu… Cette terre qui est la force et la fierté de ce pays mais aussi, la tombe de ses martyrs.

Le cadrage, le jeu subtil des lumières font des scènes d’interviews de véritables tableaux.

Les images ont trois fonctions différentes :

  • Montrer : images d’ambiance de la vie des ukrainiens, les fêtes traditionnelles, la force des regards, les lumières sur les champs enneigés, les herbes qui tremblent dans le vent. Tout au long de la relation de faits bouleversants c’est une véritable respiration.
  • Prouver : images d’archives, extraits de films d’époques inédits en France, qui attestent de la véracité des faits et de la recherche méticuleuse menée par l’auteure.
  • Dire : images d’interviews de survivants, de contemporains qui se rappellent ou qui analysent et expliquent. Au-delà des paroles les yeux, les mains, les expressions parlent.

Le son

Trois statuts différents aussi pour les voix :

  • Les témoignages des survivants sont sous-titrés : afin de conserver intacte l’émotion.
  • Les spécialistes ukrainiens sont doublés.
  • Une voix-off assure les commentaires.

La plus grande partie de la musique est extraite de l’oratorio « Les années 30 » composé par  Oleksandr Yakyvchuk et interprété par le chœur Pochayna de l’Université Nationale d’Ukraine et l’Orchestre National d’Etat. Le compositeur décrit lui-même « on pourrait s’attendre à avoir la souffrance et les pleurs comme leitmotiv, mais c’est l’espoir qui est devenu le leitmotiv principal ». Comme si cette musique avait été composée pour le film…

Une autre partie est interprétée à la bandoura, instrument traditionnel, et illustre une culture musicale ukrainienne qui a su résister à l’anéantissement.

Les personnages

Ce sont essentiellement les survivants. Dans chaque village visité, nous les rencontrons. Ce sont des personnes simples. Ils ont des visages burinés, encadrées de fichus colorés pour les femmes, leurs yeux expriment un passé de souffrances. Ils se sont tus pendant toute la période soviétique. À l’époque, parler du Holodomor était considéré comme un délit. Depuis la Révolution Orange en 2004, les langues commencent à se délier. Pour la majorité d’entre eux, c’est la première fois qu’ils parlent et revivent cette période sombre de leur vie. Ce sera aussi sans doute la dernière fois, ils ont tous plus de 85 ans. Leur parole est libre, ils ne répondent pas à des questions, ils laissent libre cours à leurs souvenirs et leurs émotions remontent.

Philippe Naumiak et sa sœur, Anne-Marie, représentent la diaspora. Ils se rendent en compagnie de leur père Vitaly dans le village natal de celui-ci pour tenter de mieux comprendre l’histoire de leur famille. La non reconnaissance comme génocide de cette famine planifiée demeure pour eux  une blessure ouverte. Se rendre sur les lieux, échanger avec les villageois, se voir rendre hommage pour avoir su garder leur langue et leur culture, est pour eux un pansement sur une plaie qui ne s’était jamais refermée.

Des historiens, des philosophes, des hommes politiques, des artistes ukrainiens analysent la méthode stalinienne, sa volonté de soumettre un pays et de détruire une culture. Ils posent la question de la reconnaissance du génocide et apportent un éclairage sur l’Ukraine d’aujourd’hui toujours impactée par les conséquences de ces événements.

Etienne THEVENIN, historien contemporain à l’Université de Kiev, Nicolas Werth, historien chercheur au CNRS, démontrent la qualification de génocide, expliquent comment cette crise humanitaire sans précédent a conduit à une crise morale, une crise des représentations qui laisse encore aujourd’hui beaucoup de traces dans les consciences.

Les archives

Il y a peu d’archives de la période 1932-1933, Staline avait interdit les journalistes dans cette région et ordonné la destruction de toutes preuves compromettantes.

Mais il est un corps de photos authentifiées, prises par un ingénieur autrichien, Otto Wienerberger, qui est resté à Kharkiv au cours de l’été 1933, et par le Dr Fritz Dittloff, ancien directeur de la concession agricole du gouvernement allemand « Drusag » dans le Caucase du Nord, à laquelle le gouvernement soviétique mis fin en 1933. La plupart de leurs photographies, dont beaucoup sont reproduites ici ont été initialement publiées dans les livres en 1935 et 1936 par le Dr Ewald Ammende, un homme politique allemand.

D’autres photos ont été prises clandestinement par Gareth Jones un journaliste britannique. Il fut assassiné deux ans après la publication de ses photos.

Si les images des victimes de la famine sont rares, les films de propagande montrant l’activité des kolkhozes, de l’industrie et de l’armée sont nombreux. Nous y avons eu recours pour illustrer le projet de Staline.