SYNOPSIS

Un quart de la population ukrainienne disparaît en un seul hiver, celui des années 1932-33, et les ukrainiens qui restent sont brisés, asservis !

Longtemps le régime soviétique a interdit d’en parler, mais depuis l’indépendance les archives deviennent accessibles aux chercheurs qui veulent savoir pourquoi, en temps de paix, des millions de personnes sont mortes en Ukraine dans les années 1932-33.

La famille Naumiak, Anne-Marie et son frère Philippe, leur père Vitaly arrivent à Kiev pour effectuer un « voyage de mémoire » dans le village d’où elle est originaire, Sobolivka, à 300 kilomètres au Sud de Kiev.  Vitaly est un survivant du Holodomor. La souffrance qu’il intériorise a marqué profondément toute sa famille. C’est la révolution orange qui a réveillé  chez Philippe et Anne-Marie le désir de se plonger dans ce passé douloureux.

A Sobolyvka, ils sont hébergés par Pani Marya, elle aussi survivante du Holodomor. Comme les autres habitants de son village, elle veut sortir du silence, rejeter la honte que des années de régime soviétique leur avaient inculquée.

Pani Marya est fille de « koulak », ces paysans ukrainiens indépendants qui se sont rebellés contre la collectivisation imposée par le régime soviétique. Pour Staline l’enjeu est grand, Il ne peut se permettre de perdre l’Ukraine avec ses 30 millions d’habitants, et la richesse de ses terres. Il faut les « réduire » à l’obéissance, en les chassant de leurs terres et en les écrasant d’impôts. Les paysans n’avaient que deux choix : s’inscrire au kolkhoze ou être déportés au-delà de l’Oural.

Les « baboussias » du village, qui ont survécu à la famine, se rappellent ces temps douloureux et racontent. Elles disent les réquisitions, le pillage par les « activistes » à la solde du régime, de tout ce qui peut être mangé. Ces grand-mères évoquent la honte quand des membres de leur famille choisissent de rejoindre les brigades bolcheviques et s’adonnent à des actes de cruauté.

Etienne THEVENIN, historien contemporain de l’Université de Lorraine, explique qu’il ne s’agissait pas seulement de maintenir l’Ukraine dans l’ensemble soviétique, mais de transformer en profondeur la société, de créer un « homme nouveau ». Or l’Ukraine avait sa propre culture et des traditions solidement ancrées depuis des générations. Même aujourd’hui la Saint-Jean est fêtée dans les villages dans la pure tradition mi-païenne mi-religieuse qui s’est transmise depuis des lustres.

Less Tanyuk, metteur en scène témoigne : après avoir tenté de les leurrer en proclamant l’ukrainisation (autorisation de parler la langue ukrainienne), Staline décide de s’attaquer à l’intelligentsia – historiens, philosophes, écrivains, musiciens… –  qui véhiculait la culture traditionnelle ukrainienne. 600 de ses représentants partirent en prison.

Galyna Stefanova, actrice dit que le plus horrible est qu’on a réussi à semer la peur, « afin que l’homme devienne une partie de ce grand empire russe et oublie qui il est et où est son âme ».

Le Professeur KULCHYTSKY, historien de l’Université de Kiev, ajoute que l’église aussi, influente auprès des paysans, a été décapitée et tous les lieux de culte détruits. Ce dont témoigne une vieille villageoise, Valentina GONTCHAROVA : « ils cassaient tout ce qui étaient sacré ». Ces évènements étaient abondamment filmés par les autorités soviétiques pour servir de propagande.

1932 le pic de la famine. Dans les fosses toujours visibles dans les villages reposent des milliers de cadavres. A Sobolyvka, le village de Pani Maria, le quart de la population du village y a été enterré. Pani maria relate les souffrances physiques liées à la faim.

Yevgeny ZAKHAROV, président de l’association Helsinki d’Ukraine pour la défense des droits de l’homme explique la création par Staline de commissions dirigées par Molotov et Kaganovitch chargées de « corriger » la situation en Ukraine. Une lettre de Staline à Kaganovitch signe l’arrêt de mort de millions d’Ukrainiens : « il faut se poser pour but, au plus court terme, de transformer l’Ukraine en une vraie forteresse de l’URSS, en une vraie république exemplaire. Ne pas ménager d’argent pour cela. »

Nicolas Werth, historien chercheur au CNRS, éclaire cette étape cruciale. Lorsque Staline décide de contraindre l’Ukraine à livrer à Moscou 6 millions de tonnes de céréales pour l’année 32, les dirigeants ukrainiens du parti se rendent compte que c’est condamner les paysans à la famine et ils ne sont pas d’accord.  D’où la décision de Staline d’envoyer Molotov et Kaganovitch sur place.

Une loi est alors votée, dite loi des « 5 épis », qui permet de condamner à 10 ans de camp ou à la peine capitale toute personne arrêtée pour avoir ramassé dans les champs quelques épis de seigle ou de blé. 25000 personnes ont ainsi été condamnées dont 5400 à la peine de mort.

Solomya BARTKO se rappelle comment, à 13 ans, elle a été molestée par un garde soviétique. Ce qu’atteste Volodymyr PETRENKO, historien directeur des archives d’Etat de Vinnytsia. Il montre les nombreux comptes rendus rédigés à cette époque.

La collectivisation était officiellement terminée en 1931 nous dit Etienne THEVENIN. Mais les autorités soviétiques ont voulu aller plus loin, détruire encore plus la population paysanne ukrainienne. Et Nina LAPCHINSKA, historienne de l’Université de Kharkiv, explique comment 2 arrêtés connus sous le titre de « Stockage des réserves de blés en Ukraine », de novembre 1932, sont devenus de vrais verdicts de peine de mort pour des millions de paysans ukrainiens.

Car, comme le dit Nicolas Werth, ces documents ordonnaient également la collecte des pommes de terre, des haricots, des betteraves et carottes, bref de tout ce qui était nourriture, signant ainsi l’arrêt de mort de la population.

A Sobolyvka, Kateryna Ryha raconte les violences des gardes bien décidés à trouver les cachettes chez ses parents. Et Volodymyr Petrenko de rajouter : »ceux qui venaient exproprier battaient les femmes et n’avaient aucune pitié pour les enfants ». Ils collectaient aussi les autres biens dont la vente aurait permis d’acheter des aliments.

Les paysans expropriés de leurs biens fuient les villages en direction des villes. A Kharkiv les enfants errants étaient recueillis dans des orphelinats qui étaient de véritables mouroirs.  Vasyl GRITSENKO a été l’un d’entre eux. Il évoque ses souvenirs. La mortalité infantile était si importante qu’elle s’est répercutée sur plusieurs générations d’Ukrainien. Pour Vira Kolos « c’était le jugement dernier ».

Vasyl raconte aussi comment des divisions militaires avaient été installées autour des villages pour interdire aux paysans de quitter leur foyer pour qu’ils meurent sur place. Le NKVD met des barrages sur tous les chemins de terre et autour des stations de chemin de fer. 250 000 personnes sont arrêtées et ramenées dans leur village dans le seul mois qui suit l’arrêté.

Pour Nicolas WERTH c’est la preuve évidente de l’intention de Staline d’utiliser l’arme de la faim.

Et Yevgeny ZAKHAROV donne encore un argument de cette préméditation : l’état ne prêtait aucune attention à la famine. Il aurait été possible de prendre le blé mis de côté dans les réserves. Il était possible de ne pas vendre le blé. Cette situation s’accompagnant de répressions politiques permet à Yevgeny ZAKHAROV d’affirmer qu’il s’agit bien d’un génocide.

Pani Marya de Sobolyvka, Valentyna PAVLINA de Tarhan, se remémorent des cas de cannibalisme. C’est le paroxysme de la famine, une crise humanitaire qui, encore aujourd’hui, a laissé beaucoup de traces dans les consciences et qui a même conduit à une crise morale, une crise des représentations, explique Etienne THEVENIN.

Nicolas Werth compare : la France et l’Ukraine étaient peuplées à peu de chose près du même nombre d’habitants. En 4 ans, la première guerre mondiale avait tué 1.5 millions de soldats en France. En Ukraine, c’est 4 millions de morts en quelques mois, à raison de 15 à 20 000 morts par jour.

En fait il est très difficile d’évaluer le nombre exact de morts, dit Etienne THEVENIN, qui se chiffre en millions. Et il rajoute qu’au-delà de ce drame c’est sa négation prolongée qui est source de souffrances.

Au cimetière de Tarhan, comme chaque année les familles vont pique-niquer avec leurs morts. C’est l’occasion d’évoquer ces années passées sous le régime soviétique où il était interdit, même à la maison, d’évoquer ces années noires.

D’autant que la répression exercée par Staline sur les acteurs et les témoins du génocide est encore vivace dans les mémoires. Simultanément aux répressions, Staline met en place une campagne contre les dirigeants des villages et les communistes ukrainiens. Il invente des « affaires » politiques et fait de faux procès, créant ainsi une atmosphère de terreur politique.

Les autorités soviétiques ont tout fait pour que le monde ignore la situation ukrainienne. Aucun journaliste ne peut pénétrer dans les territoires soumis à la famine. Gareth Jones, journaliste britannique indépendant, réussit à le faire. A son retour, en mars 33, il relate ce qu’il a vu dans le New York Evening Post. Il est assassiné en 1935.

L’absence de journalistes n’explique pas seule le silence des autres pays. Il y avait des ambassades en Ukraine dont les employés avaient pu faire parvenir des photos et des documents à leurs gouvernements. Less Tanyuk montre que l’inertie des autres états, notamment européens, était due à la peur que leur inspirait Hitler dans les années 1932-33, date à laquelle les USA reconnaissent l’URSS.

Au-delà de ces raisons politiques, il y avait des raisons économiques. Volodymyr PETRENKO révèle que les pays étrangers étaient satisfaits des exportations de l’Etat bolchevique qui leur livrait des millions de tonnes de blé, du poisson, des noix, du miel, et bien d’autres aliments, tous très bon marché. Réciproquement, l’URSS qui veut s’industrialiser est un très bon client pour les occidentaux.

Vasyl Marochko et Less Tanyuk racontent une étrange histoire. Edouard Herriot, le maire de Lyon s’est rendu en Ukraine en août 1933. Pour donner l’illusion de la prospérité, des acteurs et des figurants avaient été recrutés pour « jouer » les paysans heureux qui dansaient et ripaillaient dans les villages. Tous ces comédiens ont été exécutés ensuite pour qu’ils ne parlent pas.

C’est la méthode de Staline de supprimer les témoins gênants. Lorsque les premiers paysans et intellectuels déportés commencent à revenir, on leur fera des simulacres de procès avant de les exécuter.

Dans l’atelier d’Ivan Novobranets, artiste peintre et bandouriste[1], Ivan chante une complainte qui raconte le Holodomor. Ivan Novobranets évoque avec Volodymyr ESYPOK, chanteur bandouriste émérite d’Ukraine le congrès organisé à Kharkiv par les autorités. A l’issue de ce congrès les 320 bandouristes ont été fusillés.

Depuis 1936 la vague de terreur s’amplifie. Des lieux de fusillades sont aménagés aux faubourgs des villes. Dans le jardin de Pani Marya, Vitaly Naumiak se souvient de l’exécution de son père.

Sergey KALYTKO, historien, de l’Université de Vinnytsia explique comment les victimes étaient massivement tuées de tirs dans la nuque, achevés par un coup de crosse, sous les vrombissements des moteurs de tracteurs pour cacher les tirs.

Le silence s’est étendu sur plusieurs générations ainsi que la négation du génocide, car l’Ukraine est passée définitivement sous le joug soviétique. Si bien qu’Anne-Marie, enfant de la diaspora, narre son incapacité à se faire reconnaître comme ukrainienne et non russe. Et l’angoisse qu’elle ressent encore à l’idée que la Russie refuse toujours de reconnaître le génocide qu’elle a commis, et donc les souffrances de son père.

Pour Mykola Mykhaylo, maire de Sobolyvka, Staline a réussi ce qu’il voulait. L’âme des cosaques a disparu. Mais il ne ressent pas de haine.

Jevgeniy ZAKHAROV, pense que la population ukrainienne ne s’est pas libérée de la peur. Cette libération ne se fera que lorsque le Holodomor sera reconnu comme un crime contre l’humanité. 

Myroslav POPOVYTCH rend hommage aux millions d’Ukrainiens qui ont su endurer ces épreuves tout en gardant leur beauté d’âme.



[1] La bandoura est un instrument à corde traditionnel d’Ukraine. Le bandouriste, également appelé Kobzar est un poète musicien qui transmet oralement la culture ukrainienne.